• Sakina Traoré

Lui, elle et moi

Dernière mise à jour : 23 juil.

Hi guysss... alors, ça fait longtemps que je n'ai pas écrit de fiction mais cette histoire me trotte dans la tête depuis quelques semaines so there you go ! J'espère que vous aimerez. Bonne lecture :)



 

I. La discussion



19h20… l’heure de la prière de Ishaa approche à grands pas et ma nervosité augmente au fil des minutes qui passent. Comme presque tous les jours depuis cinq ans que nous vivons ensemble, je sais que mon époux ne tardera pas à rentrer.

Fatigué de sa journée de travail mais toujours avec un sourire pour moi, il arrivera, me lancera la salam avec un baiser et me demandera comment j’ai passé ma journée.


Le fait que je sois femme au foyer n’a pas entamé son respect pour moi, pour mon temps et pour ma contribution à notre vie commune. Chaque soir, donc, il tient à ce que je lui raconte mes journées avant qu’il ne fasse de même et c’est là seulement l’un des nombreux aspects de sa personnalité qui font que je l’aime tant. Et qu’il mérite ce que je lui proposerai ce soir.


Oui parce que ce soir, lorsque mon époux rentrera, après qu’il ait dîné et qu’il m’ait donné des nouvelles de son boulot, je le ferai asseoir pour que nous ayons une discussion qui sera plus que déterminante dans nos vies.


Une discussion dont nous avions eu un avant-goût quelques années auparavant mais à laquelle il avait coupé court.


A l’époque, je l’avais laissé faire. Mais aujourd’hui, je ne peux tout simplement plus. J’ai besoin que les choses évoluent. J’ai besoin qu’on trouve une porte de sortie, ensemble.

Qu’on prenne les devants sur ce qui viendra forcément en recommandation un jour, de la part de ma belle-famille.


A 19h33 pile, j’entends la porte d’entrée s’ouvrir. Je me lève d’un bond de la dernière marche des escaliers où j’étais assise, prise par surprise dans ma rêverie. En lissant machinalement ma robe, je plaque un sourire sur mon visage et je vais vers lui.


A la façon dont il fronce le nez en me voyant, je sais qu’il a deviné que je feins d’aller bien. C’est aussi pour ça que je l’aime. Il fait attention à moi, aux détails, il me connaît vraiment…


Pourtant, pendant les deux heures qui suivent, je l’esquive, lui et ses questions. J’attends patiemment qu’il prenne sa douche, puis on prie et on mange ensemble en parlant de tout et de rien.


Le moment tant attendu arrive enfin quand je finis de faire la vaisselle et que je le retrouve devant le résumé d’un match du Bayern. Il a l’air complètement absorbé par la télévision et il triture son alliance d’un geste automatique et absent.


Là, je m’assieds à ses côtés et je vois son expression changer complètement quand je lui dis « bébé… ».


Il entend dans mon ton ce que je n’ai pas encore dit. Il sent dans ce petit mot toute l’importance de ceux qui vont suivre. En un clin d’œil, il attrape la télécommande sur la table basse et éteint le grand écran en face de nous.


Puis il se met face à moi, me regarde droit dans les yeux et me demande ce qui se passe.


- Il y a deux ans… j’ai entamé une conversation avec toi à laquelle tu as coupé court. J’aimerais qu’on la reprenne et qu’on aille au bout cette fois-ci.


- De quoi tu parles ? il me demande en prenant mes deux mains dans les siennes.


- Du second mariage.


- Fatiha ! Encore !


- Oui encore Khadim ! ça fait déjà 5 ans !


- Rectificatif, ça ne fait QUE 5 ans ! il dit en lâchant une de mes mains.


- Pour toi, peut-être. Mais pas pour ta famille, pas pour la mienne… et sûrement pas pour moi !


- Bébé…


- 05 ans d’infertilité, Khadim… c’est une centaine de tests de grossesse négatifs qui m’ont tuée à petit feu les uns après les autres… ce sont des milliers de questions qui riment avec « quand… pourquoi… il n’y pas encore de bébé »… c’est 08 fausses couches !


- Attends, quoi ? 08 ? il dit, le souffle coupé.


- 08 Khadim… j’en ai fait une ce matin.


- Quoi ? Pourquoi tu… pourquoi tu ne m’as pas appelé ? Bébé…


Il me prend dans ses bras, me serre fort contre lui et me caresse le dos en lents cercles pendant un petit moment. Je le laisse faire avant de reprendre :


- Pour que tu fasses quoi ? Que tu aies le cœur brisé avec moi ?


Il me relâche doucement et s’apprête à me répondre quand je lui coupe la parole :


- Je suis fatiguée de te faire subir ça et puis au stade où on en est, je connais la procédure à suivre.


- Fatiha ! Ne redis jamais une chose pareille ! Tu m’appelles même si ça fait la centième fois !


- Justement. Il n’y aura plus de prochaine fois parce que je vais me faire ligaturer les trompes et que tu prendras une seconde épouse pour donner des enfants à ce foyer.


- Mais ma parole ! Tu es décidée à me faire passer de chocs en chocs aujourd’hui !


Je soupire en le regardant et en retirant ma main gauche de la sienne. Nous avons encore beaucoup à discuter mais j’ai déjà mal à la tête.


Je passe mes doigts glacés sur mes tempes et ferme les yeux un instant. Puis je le sens se lever du fauteuil. Alors je relève la tête vers lui.


- Allons-y pas à pas, il me dit. D’abord, pas de ligaturation de trompes. Allah peut toujours faire des miracles.


- Je sais… mais moi je suis fatiguée d’espérer et surtout de faire subir tout ça à mon corps et à mon esprit.


- Je sais, bébé ! Je sais.


Il s’agenouille devant moi en disant ces mots et pose ses paumes sur mes genoux. Je pose mes mains sur les siennes et colle mon front au sien.


- Ne fais pas ça, s’il te plaît. On peut te prendre un contraceptif pour que ton corps se repose mais s’il te plaît, pas de décision aussi radicale. D’accord… ?


- …


- Allez bébé… dis-moi oui. On attendra autant que tu voudras avant de réessayer.


- D’accord, je lui dis dans un soupir. Mais à une condition.


Je sais parfaitement que je ne suis pas en position de discuter avec lui. Je l’aime tellement que je ferais ce qu’il veut s’il insiste encore un peu plus et nous le savons tous les deux. Mais j’essaie quand même.


- Laquelle ?


- Tu te maries.


- Fatiha !


- Non je ne veux plus négocier ! Il y a trois ans tu m’as dit qu’on en reparlerait cette année, on ne peut plus repousser. S’il te plaît Khadim.


- …


- Tu crois que je ne vois pas la façon dont tu regardes les enfants de tes amis avec envie ? La façon dont tu es toujours un peu plus heureux quand tes neveux viennent passer quelques jours avec nous ? L’air pensif avec lequel tu regardes souvent mon ventre ?


Il détourne la tête, la honte se lisant sur ses traits. Mais je ramène son visage vers moi, le regarde dans les yeux et je lui dis :


- Tu n’as pas à avoir honte de tout cela. Tu es un excellent mari et tu ferais aussi un excellent père. Je ne veux pas te priver de ça. Tu ne dois pas te priver de ça.


- Oui mais il y a une différence entre être un excellent mari et être un excellent polygame…


- Je sais… mais je vais t’y aider. Je serai là pour te le rappeler quand tu ne seras pas juste. Et par la grâce d’Allah on trouvera une femme qui te facilitera aussi la tâche. Une pieuse, compréhensive. Et tout ira bien.


- Tu présentes les choses comme si elles étaient faciles…


- Elles ne le sont pas. Elles ne le seront pas. Mais je crois vraiment qu’on peut y arriver si on s’y prend de la bonne façon.


Il n’ajoute rien et se contente d’expirer bruyamment en enfouissant sa tête dans le creux entre ma poitrine et mes cuisses.


Je me tais aussi, le laissant intégrer tout ceci. Je sais que ça ne doit pas être aisé d’avoir une telle discussion après une longue journée de travail mais je compte sur le long weekend à venir pour l’aider à y voir plus clair.


Je le berce donc pendant un moment, caressant sa tête et en déposant des baisers dans son cou de temps en temps.


Je sais que ça ira. J’ai foi en lui. En nous. Et plus important encore, j’ai foi en Allah.



 


II. Les secondes noces



C’est le jour du second mariage de mon époux. De l’homme que j’aime. De celui que je n’aurais jamais pensé partager. Mais l’homme propose et Dieu dispose, n’est-ce pas ?


Entre le jour où nous avons eu la fameuse conversation et ce jour de noces, il s’est écoulé un peu plus d’un an. Ça a été long pour moi, je l’avoue. Je pensais que ça se ferait plus vite que cela mais je me suis forcée à être patiente. Je ne voulais pas brusquer mon mari.


La vérité est que ce mariage, je le voulais autant pour lui que moi.


Pour lui, parce qu’il méritait d’avoir les enfants dont il rêvait tant et pour moi parce que ma belle-famille arrêterait enfin de me mettre la pression quand le premier enfant arriverait.


Et inshaaAllah, ce sera pour très bientôt.


Mais si je devais honnête, je dirais que je le voulais aussi, ce mariage, parce que même si l’enfant qui en serait issu n’était pas le mien, il serait quand même dans ma vie. Et je pourrai lui donner un minimum d’amour et d’attention.


J’ai rencontré la nouvelle femme de Khadim, Ansah, et vraiment, c’est une perle. Elle est très différente de moi mais ça ne m’empêche pas de reconnaître sa valeur, sa gentilesse et de me dire qu’elle acceptera de me laisser une toute petite place dans la vie de ses enfants.


Toutes les deux, nous sommes très claires de peau avec beaucoup de formes, mais les similitudes s’arrêtent là. Face à la femme au foyer à l’aise dans son train-train quotidien que je suis, j’ai une jeune femme en début de carrière qui est très ambitieuse. Elle parle trois langues, est très suivie sur les réseaux sociaux et très extravertie.


Khadim me l’a présentée il y a environ trois mois et ça s’est assez bien passé compte tenu des circonstances. De 5 ans ma cadette, elle a 8 ans de moins de Khadim mais il semble y avoir de la complicité entre eux… ce qui m’a chiffonnée à l’époque et me chiffonne toujours un peu, je dois l’avouer.


Dans un monde sans foi, un monde où nous n’aurions pas été musulmans, j’aurais proposé à Khadim qu’on prenne une mère porteuse. Mais dans notre cas, la seule solution qui nous est permise ouvre la porte à beaucoup de choses qui risque de heurter mon cœur. Celle en tête de liste, est que mon époux en aime une autre.


Khadim et moi, on n’avait pas discuté de la façon dont il allait trouver cette seconde épouse. Au début, je voulais en parler à certaines des femmes de la mosquée et lui proposer des profils mais je ne voulais pas pousser le bouchon trop loin. J’ai préféré le laisser trouver tout seul, avec le risque qu’il trouve une femme pour laquelle il aurait vraiment des sentiments amoureux.


Mais toute chose a un aspect positif et un aspect négatif, n’est-ce pas ? J’ai donc fait l’effort de ne pas trop m’appesantir sur la question, d’autant plus que Khadim continuait à me traiter avec attention, amour et respect. Je me devais donc de faire ma part, comme je le lui avais promis, pour que ce foyer polygamique puisse prospérer.


Il est 11h quand ma cousine vient toquer à la porte de ma chambre. Ma nouvelle chambre conjugale. Celle que j’occupe désormais avec Khadim dans le nouvel appartement où nous avons emménagé.


Au lieu de louer deux maisons différentes à des kilomètres l’une de l’autre et puisque vraisemblablement la paix règne entre nous, Ansah et moi avons accepté de vivre sous le même toit. Ou presque.


Khadim loue les deux appartements de 3 pièces chacun qui se trouvent au sommet de l’immeuble Al Dianna, une nouvelle construction que nous avons dénichée dans notre quartier. Le mien est celui de gauche et celui de Ansah, est à droite.


Tout cet espace aurait pu être déprimant pour moi toute seule mais mon mari a enfin accepté que je garde une de mes petites cousines avec moi, le temps qu’elle finisse le lycée. Ça me fait de la compagnie et au moins, je peux assouvir mes besoins de maternité sainement avant que le premier bébé n’arrive.


- Fatiha ?


La petite voix aigüe de Bintou me tire de mes pensées.


- Oui ma chérie


- Il est l’heure…


Oh. Je lève la tête vers l’horloge en bois devant moi et constate qu’il est effectivement 11h, le mariage va commencer dans 30 minutes alors il faut qu’on parte maintenant.


Je me lève dans un bond et le tissu de mon bazin bleu roi chante à mon mouvement. Je mets les demi-talons que j’avais posés devant moi avant d’attraper mon sac et d’entraîner la petite hors de l’appartement avec moi.


Elle et moi sommes vêtues dans le bazin de famille choisi par Ansah pour le mariage. J’ai agrémenté le mien de dentelle couleur or, de bijoux en or également et d’un grand foulard des deux couleurs de ma tenue.


J’ai tenu à assister au mariage et à y être plus belle que jamais pour montrer aux incrédules et aux vipères que ce mariage n’est pas la fin du bonheur pour moi. Mais plutôt le début d’une nouvelle vie pleine de possibilités.


Quand j’arrive à la mosquée environ 20 minutes plus tard, je suis à peine descendue de la voiture avec Bintou que je sens de lourds regards peser sur nous.


Ma mère et ma sœur sont déjà là et elles m’entourent de leur présence dès qu’elles me voient. Elles me font littéralement bouclier avec leurs corps et je suis obligée de leur chuchoter de se détendre pour ne pas que leur attitude attire encore plus les regards.


Je fais mon plus grand sourire à l’assemblée de curieux, je relève la tête et nous marchons ensemble vers la mosquée. Je salue chaque personne que l’on croise, je réponds aux duaas, aux félicitations, aux remerciements pour certains invités… Je n’évite personne parce que je ne veux pas donner l’occasion à quiconque d’aller raconter que j’avais le regard ou l’attitude fuyant parce que j’avais mal.


Nous franchissons le pas de la mosquée quand un homme à l’intérieur prend la parole pour nous inviter à nous installer. Alors je m’assieds dans les rangs du milieu. Après les familles des mariés et avant les amis, toujours entourée de mon équipe de sécurité.


Mon regard est aussitôt attiré par mon époux qui est assis près d’Ansah. Ils me voient tous les deux au même moment et je leur fais un signe de la main auquel ils me répondent par un signe, eux aussi.


Voilà, de quoi fermer un peu la bouche des commères que je sens autour de moi.


C’est alors que l’imam prend la parole et que la cérémonie débute. Tout, ou presque, disparaît autour de moi… sauf la main de ma mère autour de la mienne pendant que mon époux se marie pour la seconde fois.


Je ne mentirai pas en disant que je n’ai pas un pincement au cœur ou que je n’ai pas peur.


Jamais de ma vie je ne me serais imaginée dans cette situation… mais je sais que je peux le faire… je sais qu’on peut le faire. J’ai foi en lui. En nous. Et plus important encore, j’ai foi en Allah.


Alors en route, pour une nouvelle vie.


 


III. La désillusion



Ces dix derniers mois ont été pour le moins bizarres. J’ai passé la majorité de mon temps et employé une grande partie de mon énergie à m’adapter à ma nouvelle vie.


C’est vrai que j’avais mis l’année de flottement entre le jour où Khadim m’a donné son accord et le jour du mariage à profit pour me préparer… mais rien ne vous prépare jamais vraiment à partager l’homme que vous aimez.


Au bout de quelques semaines, je n’ai plus pu ignorer le fait que Khadim et Ansah avaient des sentiments l’un pour l’autre. Même si j’avais espéré que leur mariage resterait un mariage de convenance dans le respect et la tendresse, ce n’est pas très étonnant qu’il soit tombé sous son charme et qu’elle soit tombée sous le sien.


Il est grand, avec le teint noir ciré et lumineux d’un Sénégalais 100%. Il est élégant, drôle et a une présence tranquille qui vous donne envie de tout lui dire de vous et de tout lui donner. Ansah quant à elle est belle, charmante et très taquine. Le courant ne pouvait que passer. Et m’électrocuter au passage.


Même s’ils faisaient l’effort d’être discrets les fois où je les croisais ou quand on se retrouvait dans la même pièce, les regards ne mentent pas… les silences encore moins.


Alors il a fallu que je combatte la jalousie, la douleur de le savoir en train de lui dire je t’aime… de lui faire l’amour, de lui donner non seulement son corps mais aussi un peu de son cœur. Bref, ça a été dur. Plus que dur mais Khadim a su faire en sorte que mon cœur s’apaise au fil du temps.


Jusqu’ici, je n’ai à me plaindre d’aucune injustice. Il est parti en lune de miel avec sa seconde épouse pendant les 07 jours qu’il devait lui accorder et il m’a offert un voyage avec ma sœur pour la même durée afin que je ne reste pas toute seule à la maison.


De retour en ville, il a immédiatement commencé sa navette entre nous deux, m’accordant toute son attention quand il est là et restant le Khadim que j’ai toujours connu. Il nous donne à toutes les deux la même somme chaque mois et garde nos vies intimes séparées.


C’est vrai que je le trouve moins énergique quand il est là, il parle un peu moins et compense avec de l’écoute… on fait aussi un peu moins l’amour mais je comprends. La fatigue d’avoir deux épouses à écouter… et aussi le fait qu’il n’avait pas un gros appétit au lit de toutes les façons. Alors devoir satisfaire deux épouses… je comprends. Ce n’est pas toujours gai mais je comprends.


Aujourd’hui donc, ça fait dix mois que j’ai une coépouse et ça se passe plutôt bien avec elle aussi. Parfois on fait nos courses ensemble et on s’est entendues aussi pour qu’un dimanche chaque mois on puisse se relayer en cuisine et avoir un repas « en famille ».


Nous ne parlons pas beaucoup et nous sommes encore très loin d’être de meilleures amies amis je suis déjà extrêmement reconnaissante d’être tombée sur une coépouse aussi simple.


Parce que bien de fois, même quand la première épouse tend la branche d’olivier, c’est la seconde qui vient avec toutes les intentions de nuire et de diviser. Je ne le sais que trop bien. Ma mère en a fait les frais pendant longtemps.


Un seul nuage vient trouver ce tableau idéal qu’est ma vie de famille : dix mois après le mariage, il n’y a toujours pas de bébé. Pas de grossesse. Pas de ventre qui pointe…


Sachant mes problèmes à enfanter, je ne veux surtout pas mettre la pression à Ansah ou poser à Khadim des questions qui relèvent de l’intimité de son autre épouse mais tout ça me taraude l’esprit.


J’ai envie de mettre le sujet sur la table directement avec ma coépouse mais est-ce la chose à faire ? Ne vais-je pas la vexer ? Ou pire retourner le couteau dans une plaie dont j’ignore l’existence si jamais elle aussi avait des problèmes à ce niveau-là ?


A l’époque, j’ai demandé à Khadim de bien expliquer à la femme qu’il choisirait la raison pour laquelle il cherchait une seconde épouse et pourquoi moi, la première, j’étais aussi ouverte à l’idée.


Il m’a assurée qu’il le ferait et qu’ensemble ils se soumettraient à un bataillon de tests médicaux pour s’assurer qu’ils pourraient avoir sans problèmes des enfants…


Mais je sais que parfois, le corps et le destin font ce qu’ils veulent. Je ne le sais que trop bien. J’en fais encore les frais aujourd’hui.


C’est à la fin de ma prière de 16h que je décide d’aller voir Ansah. Khadim est en voyage depuis hier et nous ne nous sommes pas vues elle et moi depuis qu’il est parti. Puisqu’on est samedi, je sais qu’elle sera probablement chez elle.


Je plie mon tapis et le range sur l’unique étagère de mon miroir en pied. Puis je pose mon chapelet dessus, j’ôte mon voile et j’attache un foulard noir sur mes cheveux avant de sortir de l’appartement, les clés en main.


Mon cœur bat la chamade et l’appréhension me fait serrer les doigts plus forts que nécessaire autour du tas de métal dans ma paume. J’ai peur, j’hésite, je stresse mais tout cela m’obnubile depuis plusieurs mois maintenant. Je ne peux plus attendre.


A la deuxième sonnerie, Ansah ouvre la porte d’entrée de son appartement avec un air fatigué. Je sais qu’elle travaille beaucoup et je me demande parfois comment elle fait pour gérer son foyer et sa maison avec ses horaires parfois fous…


- Fatiha, ça va ? elle me demande, un léger sourire aux lèvres.


- Ça va… je te dérange ? Tu dormais ?


- Oh non… je me regardais une émission ennuyeuse à la télé là. Viens, entre.


Elle me précède dans l’appartement et je referme la porte derrière elle. Elle nous entraîne jusqu’au salon dont la décoration dans des tons colorés tranche carrément avec la mienne qui est pleine de tons neutres. Nous prenons place dans le canapé et nous parlons de tout et de rien pendant quelques minutes.


- Tu as l’air fatiguée, tu es sûre que tu ne veux pas aller dormir ? Je reviendrai plus tard ! je lui dis.


- Non non… t’inquiète pas. Ce sont mes règles qui me fatiguent un peu mais j’ai pris un calmant donc ça va passer dans quelques temps. Eeeh, ça me fait penser qu’il faut que je renouvelle ma pilule même.


- Ta pilule ? je lui demande, surprise.


- Euh ouais… ma pilule…


- Mais… euh…


Pendant quelques secondes, je perds mes mots. J’ai du mal à réagencer mes pensées pour lui poser la question qui virevolte dans ma tête sans que je puisse la saisir. Je sens que je suis devenue un peu pâle et mes paumes sont moites.


- Ça va ? elle me demande, un air inquiet.


- Je… mais la pilule… euh, ça empêche de tomber enceinte, non ?


- Oui je sais, elle dit en pouffant… comme si j’avais dit quelque chose d’un peu idiot et évident


- Euh mais… pourquoi tu en prends alors ? je lui demande, le cœur battant.


- Bah parce que je ne veux pas tomber enceinte, Fatiha.


Là je n’en peux plus et je me lève d’un bond, presque comme dans un réflexe. La panique prend le dessus, lentement mais sûrement.


- Attends attends, Ansah. Tu ne veux pas tomber enceinte ? Je ne comprends pas


- Pas que je te doive des explications hein


- Je… je sais mais tu… Khadim ! Il sait que tu prends la pilule ?


- Fatiha tu commences à poser beaucoup de questions, là. Et c’est quoi ces insinuations ? Bien sûr que Khadim sait, il me les achète même, ces pilules !


- Quoi… ? C’est pas possible ! Il ne ferait pas ça !


- Euh…


Elle me regarde, un peu comme si je débloquais. Puis elle attrape son téléphone, pianote dessus un court instant avant de mettre l’écran sous mon nez.


Je peux y lire un message venant de « Monsieur D. » avec un cœur… D pour Diaw, je suppose. Le nom de mon mari. Enfin… de notre mari.


Notre mari à qui elle demande : « bébé tu peux me prendre ma pilule en rentrant ? ». Notre mari qui lui répond : « bien sûr, à tout à l’heure, bisous ».


- Comme je te disais, je ne te dois aucune explication mais ton attitude est vraiment bizarre Fati ! Je ne t’ai jamais vue comme ça, elle me dit.


- Je ne comprends pas, je réponds en me laissant tomber dans le fauteuil, ses mots m’enserrant la gorge. Tu devais nous donner un bébé… c’est pour ça que tu… c’est pour ça que j’ai…


- Hein ? Fatiha de quoi tu parles ? Vous donner un bébé ?


- Oui…


- Donner un bébé à qui ?


- A Khadim… à moi. C’est pour ça qu’il devait t’épouser. C’est pour ça que je lui ai donné mon accord pour prendre une seconde épouse ! Pour qu’elle puisse lui donner les enfants que je ne peux pas avoir !


Sous mes yeux, je vois l’effet de mes mots sur Ansah qui devient sans doute aussi pâle que moi en même temps qu’elle se laisse aller à mes côtés sur le canapé.


- Fatiha… elle dit dans un souffle. Je ne veux pas d’enfants… je ne sais pas ce que Khadim t’a dit ou ce qu’il t’a fait croire mais dès notre rencontre, je lui ai clairement dit que je ne voulais pas d’enfants. Il a été très déçu au début mais il m’a dit qu’il me voulait moi… enfants ou pas. Je ne savais pas que… je ne savais rien de tout ça…


Les mots d’Ansah m’assomment, me passent à tabac, me détruisent et me réduisent à néant. Je ne comprends pas pourquoi… pourquoi ça m’arrive à moi, pourquoi Khadim m’a fait ça. Ça n’a juste pas de sens. Ça ne colle pas avec notre histoire. Avec l’homme que je connais. La douleur me fait suffoquer.


J’ai mis mon cœur sur la sellette, j’ai donné, j’ai sacrifié… pour lui offrir et nous offrir ce que je croyais que nous voulions tous les deux. Je croyais qu’il voulait vraiment des enfants. Qu’il voulait des enfants au point d’être dans un foyer polygamique en dépit du fait qu’il disait tout le temps ne pas vouloir de cela pour sa vie.


Je lève la tête pour regarder Ansah qui est en grande conversation avec quelqu’un au téléphone. Monsieur Diaw, je suppose. J’étais tellement perdue dans mes pensées que je ne l’ai pas entendue plutôt.


Soudain sa voix perce le nuage de douleur autour de moi et je l’entends relater notre conversation à Khadim. Mais tout ce que je peux faire c’est l’observer. L’observer parler à mon mari. A notre mari ? Non, à son mari.


Je n’ai soudainement plus l’impression que c’est le mien. Parce que moi je l’aimais tellement que j’ai sacrifié ma vie telle qu’elle était pour qu’il ait les enfants qu’il désirait tant… mais lui, il a sacrifié son désir d’enfants pour son amour pour elle…


J’étais peut-être nulle en mathématiques à l’école mais je sais quand même résoudre ce genre d’équation et comprendre par moi-même à quel point il l’aime pour renoncer cela. Ce à quoi il n’a pas pu renoncer pour moi…


Et pourtant, jusqu’à il y a encore une heure, assise sur mon tapis de prière en train de prier pour que Dieu nous donne nos futurs enfants… j’avais encore foi en nous. Foi en lui…




 

IV. La fin



Deux jours et quelques heures se sont écoulées depuis que cette fameuse bombe a éclaté dans ma vie. Je les ai passées à pleurer, à casser, à prier et à ignorer les appels de Khadim. Je ne pouvais juste pas lui parler. Je ne pensais pas pouvoir un jour.


Aujourd’hui nous sommes mardi et je me réveille aux environs de 07h du matin avec un mal de tête atroce et la décision de me reprendre en main. Ne serait-ce qu’en façade. Khadim rentre dans quelques heures et je n’ai pas envie qu’il me voie comme ça. Je n’ai pas envie qu’il me voie tout court, et encore moins dans cet état de faiblesse.


Je partageais tout avec lui, avant. Je lui montrais tout de moi. Mes moments de joie, mes moments de peine, mes moments d’espoir et de déception. Je ne craignais pas d’être entièrement vulnérable avec lui… mais là, je ne veux plus lui montrer quoi que ce soit de moi.


Je sors donc du lit, range la chambre et toute la maison avant de rentrer dans la salle de bain pour une longue séance de « pouponnage ». Pour la première fois de notre vie de couple, ce ne sera pas pour lui offrir la meilleure vision de moi à un de ses retours de voyage… mais pour lui cacher ce qu’il a fait de moi pendant son absence.


Rasage, soin du visage, gommage corps, douche chaude, shampoing et hydratation intense du bout des cheveux à la point des pieds, tout y passe. Et bizarrement à la fin de tout ce processus qui m’a pris presque trois heures, je me sens un peu mieux. Un peu plus légère.


Je mets mon boubou préféré. Un boubou marocain couleurs crème et or, très simple mais aussi très élégant avec ses broderies lumineuses. J’attache le foulard qui va avec et me rend à la cuisine.


Midi ne va pas tarder à arriver alors j’opte pour un repas simple que nous aimons tous les deux : des tagliatelles au saumon et au fromage. Je concocte tout ça en 45 minutes environ et je retourne dans ma chambre faire mes valises.


Ce n’était pas prévu mais en cuisinant, je me suis rendu compte que j’étouffais dans la maison et que j’avais besoin d’un break loin d’ici. Je ne peux pas partir sans la permission de Khadim ; il est toujours le chef de cette famille et je suis encore sous sa responsabilité… mais ce n’est pas ça qui va m’empêcher de le lui demander. Et je sais qu’il ne me le refusera pas.


Je suis en train de boucler ma seconde valise quand j’entends la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer doucement. Je glisse les deux valises dans mon dressing et ferme la porte à clé.


Puis je prends un long soupir, demande à Dieu de m’aider à ne surtout pas dire de mots qui envenimeraient la situation et retournerait la culpabilité sur moi… et enfin, je vais retrouver Monsieur Diaw dans la salle à manger.


Il regarde la table dressée comme si elle était un curieux puzzle à déchiffrer. Le pli au milieu de son front montre qu’il ne comprend pas pourquoi j’ai cuisiné.


Moi non plus je ne comprends pas. Peut-être que cela fait partie de mon stratagème pour ne pas qu’il voie à quel point j’ai mal. Ou peut-être est-ce juste une habitude à laquelle je n’ai pu dérober… toujours est-il qu’on ne pourra jamais m’accuser de ne pas avoir nourri mon mari, même au pire de notre vie commune.


- Bonne arrivée, je chuchote presque en le sortant de sa rêverie.


- Euh… merci ?


Sa réponse sonne plus comme une question que comme une réponse. Ça me ferait presque pouffer de rire si la fatigue que je vois sur son visage maintenant qu’il me fait face ne me rappelait pas la tension entre nous.


Le silence s’étire un petit moment avant que mes yeux ne tombent sur la grande valise qu’il tient en main.


- Je te débarrasse ? je lui demande en m’approchant de lui et en évitant son regard.


- Je…


La surprise se lit sur son visage et je profite de son manque de réaction pour emporter le bagage vers notre chambre. Je sens son regard dans mon dos et bientôt j’entends ses pas qui me suivent.


- Fatiha… il m’appelle alors que j’ouvre sa valise pour ranger ses affaires.


- Je les mets tous au sale ? je demande, en sortant ses vêtements pour les mettre dans le panier à linge.


- Fatiha !


- Je pourrais aller les déposer au pressing quand on aura fini de manger, ce sera rapide à nettoyer, je dis encore en lui coupant la parole.


Cette fois-ci, il vient vers moi, m’arrache doucement le vêtement que je tiens en main et me fixe alors que je regarde obstinément nos pieds.


- Ne fais pas ça, il me dit.


- Ne fais pas quoi ? je lui demande en attrapant autre chose dans sa valise.


Alors il saisit mes deux mains et les tient fermement mais doucement entre les siennes.


- Ne fais pas comme si tout allait bien entre nous. On doit parler… s’il te plaît.


- Je n’en ai pas envie. Toi, laisse-moi ranger ceci et va te doucher, s’il te plaît. Ensuite on pourra manger, j’ai fait des tagliatelles au saumon !


Il me regarde quelques instants sans ien dire puis il relâche mes mains avant de commencer à se déshabiller. Je me détourne de lui et continue à trier le contenu de sa valise. Je ne recommence à respirer que quand il ferme la porte de la salle de bains derrière lui.


Environ 30 minutes plus tard, nous sommes attablés devant nos assiettes et nous mangeons en silence. Je garde la tête baissée dans mon plat comme si ma vie en dépendait. Je sais que je craquerai au moment même où nos regards se croiseront alors je tiens bon. Je l’évite.


J’en suis presqu’au bout de mon assiette quand je l’entends laisser tomber sa fourchette bruyamment. Par réflexe, je lève la tête vers lui mais la détourne aussitôt sur le salon derrière lui.


- Tu n’arrives même pas à me regarder dans les yeux mais tu veux faire comme si tout était normal ?


- Khadim, s’il te plaît. S’il te plaît.


- Est-ce que tu as juste besoin de temps ? Si c’est ça, je peux comprendre. J’ai passé les

deux derniers jours à t’appeler sans succès, je me disais que peut-être aujourd’hui, tu voudrais en parler face à face.


- Je ne veux pas en parler.


- Jamais ?


- …


- Tu sais très bien qu’il le faut, Ti.


- Ne m’appelle pas comme ça.


Ma réponse est sortie spontanément. Fulgurante et acerbe. Elle a lacéré l’air entre nous et a intensifié la tension que je m’évertuais à ignorer.


- Fatiha


- Je veux partir, je lance, d’une voix morne en déposant aussi ma fourchette.


A ces mots, je l’entends se lever brusquement et venir vers moi. Alors je me lève aussi de mon siège et m’éloigne de lui.


- Fatiha, je t’en prie.


- Je veux partir, Khadim, je lui dis la voix tremblante. Je sais que tu peux m’en empêcher mais je te demanderais de ne pas pousser le bouchon aussi loin.


- T’en empêcher ? Comment je pourrais t’empêcher de divorcer ? Quoi, je vais te séquestrer ?


- Je… j’ai dit « partir », pas « divorcer ».


Je ne sais pourquoi je fais la précision. Je ne savais même que je n’envisageais pas encore le divorce avant de prononcer ces mots… mais leur véracité me paraît claire. Je ne sais pas encore si je veux divorcer. Si je peux. Si c’est la chose à faire. Ce que je sais, c’est que je veux partir.


J’entends Khadim soupirer de soulagement. Puis comme il aime le faire quand nous avons une discussion quelque peu lourde, il pose ses mains sur ses hanches et me dit :


- Où est-ce que tu veux partir ?


- Chez ma sœur. Elle est en voyage en ce moment, j’aimerais la rejoindre là-bas.


- Pour combien de temps ?


- Je ne sais pas. Un mois, peut-être deux.


- Fatiha !


Là, je lève la tête vers lui. Les larmes que je contiens depuis le début luisent dans mes yeux, je le sens. Et alors qu’il plonge le regard dans le mien, je vois aussi de la douleur dans ses yeux.


Mais pourquoi est-ce qu’il aurait mal ? Il a eu le beurre et l’argent du beurre à mes dépens, il devrait être heureux !


- Tu m’as menti pendant des mois… pendant presque deux ans, en fait. Je mérite bien un mois ou deux pour aller pleurer dans les jupons de ma sœur et lui raconter que mon époux est un salop que j’aime encore… non ?


Sur son visage, je lis de la surprise et de la peine. Je ne voulais pas le blesser, je n’ai même eu aucune envie de vengeance depuis cette affreuse discussion avec Ansah mais il me pousse à bout à insister comme ça.


- Okay… je l’entends dire avec un soupir. Mais à une seule condition. Que tu me laisses t’expliquer. Ensuite tu pourras partir pour un mois. Et quand tu reviendras…


- Si je reviens, je corrige en lui coupant la parole.


Il reste silencieux un moment avant de reprendre :


- Quand tu reviendras, Ti, on cherchera comment arranger les choses.


Je soupire bruyamment et hoche la tête, en signe d’assentiment. Je veux juste partir alors peu importe ses conditions et ses explications. Je suis fatiguée de lutter.


Pendant le quart d’heure qui suit, j’écoute donc Khadim me raconter ce qui s’est passé. Je feins d’être distraite et désintéressée mais toute mon attention est en réalité tournée vers lui.


- Comme tu le sais, Ansah est auditrice. On s’est connus du coup dans le cadre du boulot et tout de suite on s’est très bien entendus. Pas comme tu le crois… juste qu’elle me rappelait ma cousine Souhad… tu te souviens d’elle, non ?


Je hoche la tête tout en réalisant pourquoi j’avais toujours eu l’impression que Ansah me rappelait quelqu’un que je connaissais. Elle a effectivement le même physique, le même humour et la même énergie de celle qui a été la meilleure amie de mon époux jusqu’à son décès au début de notre mariage.


- Disons donc qu’on est devenus… de bonnes connaissances. Et les choses n’ont commencé à changer que quand tu me l’as proposé et que j’ai accepté de prendre une seconde épouse. Je voulais au départ prendre une femme lambda avec laquelle je n’aurais aucune affinité mais je me suis rendu compte que ce serait égoïste pour elle mais aussi que ça ne m’aiderait pas à être équitable. Si je réussissais à trouver quelqu’un que j’aimais au moins avec la moitié de la force de mes sentiments pour toi, je pourrais y arriver.


A ces mots, je lève la tête vers lui et le regarde droit dans les yeux afin qu’il voie bien que je ne le crois pas du tout. Mais je ne dis rien et il soupire en continuant :


- Quand est venu le moment de parler mariage avec Ansah et de lui expliquer pourquoi toi et moi nous étions ouverts à la polygamie… j’ai à peine abordé le sujet qu’elle m’a dit clairement qu’elle ne voulait pas d’enfants. La logique aurait voulu que j’arrête tout parce que ce n’était pas notre deal à tous les deux mais…


Il se tait pour chercher ses mots. Pour trouver la meilleure façon de détonner la bombe. Mais je sais déjà ce qu’il s’apprêtait à dire :


- Mais tu l’aimais déjà, je complète.


- …


- N’est-ce pas ?


- Je l’aimais déjà, oui. J’ai essayé d’arrêter, j’ai essayé de m’éloigner d’elle mais je ne m’étais pas rendu compte à quel point elle avait pris place dans mon quotidien. Je n’avais pas mis de barrière entre elle et moi, pas de barrière émotionnelle en tout cas, parce que le but était de trouver quelqu’un que j’aimais bien à épouser. Je n’avais jamais rencontré de femme qui ne souhaitait pas avoir d’enfants alors je n’aurais jamais pu imaginer qu’elle m’annoncerait ça…


- Et malgré tout, malgré ce qu’on s’est dit tous les deux, malgré la raison pour laquelle je t’ai donné mon feu vert, tu l’as quand même épousée. Tu l’as choisie au lieu de nous, au lieu de ce qu’on voulait… de ce que je croyais que tu voulais plus de tout !


- Fatiha… je te demande pardon, je suis désolé… je…


- Et maintenant quoi ? Hum ? Tu ne veux plus d’enfants ? Tu t’es résigné à être un mari sans enfants pour elle mais tu n’as pas pu le faire pour moi ?


- Quoi ? Non ! Non pas du tout. Je ne l’ai pas choisie à ton détriment ni à celui de notre famille.


- Nous ne sommes pas une famille.


- Si, Fatiha ! Si. Et je n’ai pas renoncé à avoir des enfants.


- Quoi ? Tu vas épouser une troisième femme ?


Je sors ma question en rigolant, d’un rire acerbe et désabusé.


- Non, il me répond fermement. J’aurai ces enfants avec toi.


Sa réponse me choque et me blesse terriblement. Les larmes aux yeux, les lèvres tremblantes, je me lève du canapé et commence à marcher vers notre chambre.


- Je m’en vais Khadim, avant que tu ne dises plus de bêtises.


- Je ne dis pas de bêtises. J’aurai mes enfants avec toi, Fatiha. Tu as peut-être perdu espoir mais moi, non. Je continue de prier pour et je sais que ça arrivera.


Je ne l’écoute déjà plus. Avec les sanglots qui m’enserrent la gorge, j’attrape mes valises dans mon dressing ainsi que mon sac à main sur ma coiffeuse. Je vérifie que toutes mes affaires sont là avant de prendre les clés de ma voiture et de sortir.


Quand j’arrive à la porte d’entrée, je sens une main attraper fermement les valises et les ôter de mes mains. En silence, Khadim me précède dans le couloir du dernier étage puis au garage interne de la résidence. Il met les valises dans mon coffre avant de le refermer et de venir vers moi. Je fais mine de ne pas le voir en mettant le contact mais il tape contre ma vitre et je me force à la descendre.


Contre toute attente, ses doigts glissent doucement sur ma nuque, frais et tendres. Et il se penche vers moi, dépose un baiser sur mon front et me dit : « je te demande pardon, Ti. Va, repose-toi, je passe te chercher dans un mois exactement si tu n’es pas de retour, je t’aime ».

Encore sous le choc, je démarre en le regardant s’éloigner et je m’en vais. Peut-être pour de bon. L’avenir nous le dira.


----

Cinq mois plus tard


Il est environ minuit à l’horloge au chevet du lit quand j’ouvre les yeux. Je transpire abondamment malgré la climatisation à fond et le bras de Khadim autour de moi n’arrange rien.


J’ai beau ne pas le laisser m’embrasser et encore moins me faire l’amour depuis mon retour… j’ai beau le repousser autant que possible dans notre lit la nuit, je finis toujours par me réveiller dans ses bras quand c’est mon tour.


Je ne peux pas dire que j’insiste non plus. Malgré tout ce qui se passe, la douleur encore dans mon cœur, la confiance que je ne tente même pas de reconstruire… malgré le fait que je n’ai toujours pas décidé si je suis de retour pour de bon ou pas… j’aime mon mari.


Et le fait qu’il soit resté constant avec moi dans son attention, dans sa patience et dans sa tendresse ne m’aide pas à m’agripper à la colère. Même si elle ressurgit souvent, je sens qu’elle est de plus en plus faible, de plus en plus difficile à sommer pour m’éloigner de lui.


Une douleur fulgurante dans mon dos me sort de mes pensées et j’émets un gémissement qui fait bouger Khadim auprès de moi. Toute la journée aujourd’hui, j’ai eu mal au dos mais je n’en ai pas fait cas parce que j’ai souvent ces douleurs qui me clouent quand mes règles arrivent. Mais là, là c’est différent.


Je tente de respirer profondément, de rester calme le temps que la douleur se calme et que je puisse aller chercher un Antalgex pour me soulager. Mais les minutes passent et ça ne s’arrange pas. Au contraire.


Alors lentement, avec le plus de précaution possible, je retire le bras de Khadim de mes hanches et me glisse du lit en allumant la veilleuse. C’est alors que je découvre avec effroi un filet de sang qui coule à l’intérieur de ma cuisse gauche.


- Khadim, je chuchote, effrayée


Et comme il ne répond pas, je crie son nom pour de bon cette fois. Il se réveille en sursaut et à genoux dans le lit, me regarde sans comprendre ce qui se passe. Puis il suit mon regard et son visage se fait aussi inquiet que le mien est terrifié.


Je le vois du coin de l’œil bondir du lit, enfiler une culotte, un tshirt et attraper ses clés avec son portefeuille au chevet du lit. Tout ça alors que je n’ai pas bougé d’un poil.


A part la douleur, je ne sais pas ce qui m’arrive. Ce n’est pas la première fois que je saigne comme ça, je sais que faire dans ces cas mais là je n’arrive pas à bouger.


Quelques secondes plus tard, je sens Khadim me pousser doucement sur le lit. Il me fait me coucher et je suis son mouvement sans protester. Puis je sens ses mains sur mes fesses alors qu’il me retire ma culotte.


Je baisse alors les yeux pour voir une petite serviette dans sa main. Il la passe délicatement à l’intérieur de mes cuisses et sur mon intimité et je me rends compte qu’elle est mouillée.


C’est seulement là que j’éclate en sanglots silencieux. Je n’en peux plus de vivre ça… pas encore, je me dis.


Khadim me laisse pleurer sans rien dire. Il me nettoie délicatement, puis il m’aide à me changer et m’entraîne hors de l’appartement en me chuchotant des mots de réconfort.


Sa main dans la mienne me fait du bien, sa paume dans mon dos aussi, ainsi que ses mots et son souffle chaud dans mon cou. J’essaie de m’accrocher à tout ceci pour me calmer mais ce n’est pas évident. Surtout pas avec cette douleur au dos.


Nous arrivons à la clinique où je suis suivie environ dix minutes plus tard. Je reste dans la voiture pendant que Khadim va faire signe aux urgentistes. Bientôt, deux hommes arrivent avec un brancard et m’emmènent dans une salle de consultation.


Khadim à mes côtés, je réponds à plein de questions et me soumets à un bataillon de tests avant qu’on ne m’administre un calmant léger pour m’aider. On ne peut rien me donner de plus fort, le médecin me dit, avant de savoir exactement ce que j’ai.


Durant les minutes qui suivent, l’homme à mes côtés essaie de se rendre utile. Il me masse le dos et les pieds, il m’apporte à boire, il me dit des mots réconfortants… et je ne peux empêcher mes larmes de couler encore une fois.


Pourquoi faut-il qu’il se comporte si bien après ce qu’il m’a fait. Pourquoi il me complique tellement la tâche alors que tout ce que je veux c’est le détester assez pour le quitter…


J’en suis là dans mes réflexions quand le médecin arrive, un air un hagard et très surpris sur le visage. Il est accompagné d’une femme habillée d’un ensemble rose et d’une autre, habillée d’un ensemble blanc.


- Madame Diaw, il me demande, apparemment à bout de souffle. Vous m’avez dit avoir eu vos règles il y a un mois, c’est bien ça ?


Inquiète, je serre la main de Khadim dans la mienne en répondant par l’affirmative.


- Et tous les mois de façon régulière, vous les avez ?


- Euh… bon pas à une fréquence régulière, disons plutôt une à deux fois chaque trimestre. Mon cycle a toujours été un peu capricieux.


- Je vois… euh, madame Diaw… vous allez avoir un bébé !


- Quoi ? je demande.


- Comment ça ? ajoute Khadim. Elle est sous pilule.


- Ce qui rend la chose encore plus intrigante mais ce n’est pas du jamais-vu dans mon métier


- Non vous ne comprenez pas, docteur…


Avec un air gêné, je regarde Khadim avant de dire :


- Ça fait presque sept mois qu’on n’a pas… enfin… qu’on ne s’est pas touchés tous les deux. C’est impossible que je sois tombée enceinte


- Vous n’êtes pas qu’enceinte, Madame Diaw. Vous êtes en train d’accoucher. D’après les analyses, vous en êtes à 35 semaines. Presque à terme. Vous avez vraisemblablement fait un déni de grossesse.


- C’est pas possible, murmure Khadim alors que je pose instinctivement mes mains sur mon ventre plat.


32 semaines ? Avec ce ventre ? Comment ?


Et puis tout à coup je me souviens… de cette escapade spontanée où Khadim m’a emmenée quelques semaines après son mariage avec Ansah. La baie des sirènes, un weekend imprévu mais magnifique… où j’avais oublié de prendre ma pilule avec moi.


Alors mes yeux remontent vers lui et les siens sont aussi embués de larmes que les miens.


- La baie des sirènes ? il me demande, la voix enrouée par l’émotion.


Et je hoche frénétiquement la tête alors qu’il pose un baiser sur mes lèvres. Je le laisse faire, heureuse de retrouver quelque chose de familier dans tout ce brouillard.


- Je te l’avais dit. Je t’avais dit qu’Allah le ferait et que j’aurais mes enfants avec toi…


A ces mots, j’éclate en sanglots et il me serre dans ses bras. Ce n’est que quand nous nous séparons que je me rends compte que la dame en complet blanc nous attend impatiemment.


Elle fait signe à Khadim de lui laisser la place puis elle débloque mon lit et commence à le pousser vers la porte de sortie. Sa main toujours dans la mienne, Khadim nous suit en silence.


- On va où ? je demande à la jeune dame, toujours un peu choquée par ce qui se passe.


- Vous préparer pour la salle d’accouchement, madame. On va mettre votre bébé au monde.


Alors la main de Khadim se pose sur mon ventre et on se rend compte tous les deux avec émerveillement qu’il a pris un peu de volume. Nous franchissons à peine la porte de salle de consultation que je sens un liquide couler entre mes jambes.


Paniquée, je relève mes draps… et je vois qu’ils sont mouillés mais qu’il n’y a pas de sang.


- Vous avez perdu les eaux, la dame derrière moi nous dit.


- On va avoir un bébé… je dis à Khadim.


- On va avoir un bébé… il me répète en posant un baiser sur mes lèvres.



Et voilà, comme promis, j'ai terminé l'histoire. Un "almost" happy ending, de temps en temps, ça fait du bien non ? N'oubliez pas de partager et de me laisser vos avis en commentaires !

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