• Sakina Traoré

La voix du cœur : 4, 5 & 6


IV - Ma promesse


*Eli*



● Comment ça, tu es à la MACA ?


Je l’entends soupirer et quelques secondes de silence suivent. Tous les scénarios les plus farfelus passent dans mon esprit sans que j'arrive vraiment à accepter la réalité de ses mots.


● C’est une longue histoire…


● J’ai tout mon temps.


Et comme pour le lui prouver, même si elle ne me voit pas, je retire mes chaussures, me sers un verre d’eau et desserre un peu ma cravate. Tiens… je me demande pourquoi j’ai décidé d’en mettre une aujourd’hui. Pour relancer la conversation, je dis :


● Je t’écoute.


● Bon… je vais essayer de te résumer l’histoire, je ne voudrais pas que quelqu’un me surprenne, un téléphone collé à l’oreille.


● Donc, je suppose que ce n’est pas monnaie courante, des détenus avec un téléphone en prison ?


● Oh si… bien plus que tu ne le penses. Certains ont même des radios, des réfrigérateurs et tout. C’est juste qu’ici, on ne m’aime pas beaucoup et je n’ai pas réussi à comprendre pourquoi.


● Hum…


● Pour en revenir à l’histoire…


● Oui.


● J’ai été accusée de vol par la femme pour laquelle je bossais. Je dirais qu’on m’a piégée parce que la façon dont les choses se sont déroulées… c’était vraiment bizarre.


● Bizarre comment ?


● Je travaillais pour son salon de coiffure depuis 6 mois, j’étais la gérante. Elle et moi n’avions jamais eu de problèmes auparavant, elle était même plutôt gentille.

Bref, chaque fin de semaine, je lui faisais un dépôt de la recette sur son numéro mobile money et vu que son institut fonctionne super bien, on pouvait se retrouver chaque dimanche soir avec 500 000 F et plus en caisse.

Le jour où tout a basculé, j’avais l’argent de tout un mois de travail avec moi, près de 3 000 000 F. Elle s’était fait voler son téléphone avant de tomber gravement malade donc elle m’avait demandé de garder l’argent en attendant. Et comme par hasard, quand tout est rentré dans l’ordre et que le moment de lui déposer l’argent est arrivé, on m’a agressée.


● Merde, Line…


● Je ne te le fais pas dire ! Deux gars ont débarqué de nulle part avec des machettes et m’ont arraché mon sac. Tout s’est passé tellement vite que 15 minutes après, j’étais encore debout sur le trottoir à regarder la rue où ils avaient disparu. Je n’avais même pas tiqué sur le fait qu’ils m’avaient laissé mon téléphone. C’était un modèle vraiment basique, donc bon…


● Peut-être que c’était pour ça, mais ça reste intrigant... Ils ne t’ont pas touchée ?


● Non… non, même pas une égratignure, et c’est tout ça qui a joué en ma défaveur. J’en étais même venue, après mes premiers jours en prison, à regretter qu’ils ne m’aient rien fait.


● Ne dis pas ça…


● Mais si… bref, quand le choc initial est passé, j’ai foncé directement chez ma patronne. Je me suis dit que j’allais l’informer et qu’elle allait m’accompagner pour porter plainte. Je ne l’ai pas tout de suite remarqué, mais quand je suis arrivée chez elle, elle m’attendait avec une expression de colère contenue.


Je lui ai raconté ce qui s’était passé, elle m’a écoutée attentivement et m’a demandé de la suivre à la police. Ce que j’ai fait sans broncher… mais c’est moi-même qu’elle allait jeter en prison. Et j’aurais fait pareil si j’étais à sa place.


**Quatre mois plus tôt, Line**


● Amélia ! Comment tu vas ?


● Commissaire Yao !


● Orrr arrête-moi ça là, donc je suis devenue commissaire, tu ne m’appelles plus Titi ?


● Ah on ne sait jamais hein, je ne veux pas me faire arrêter pour outrage !


Les deux femmes partent dans un rire joyeux et je suis un peu choquée de voir ma patronne aussi détendue, aussi rieuse. Je sais que ses affaires prospèrent, mais de là à ce que la perte de presque 3 000 000 F ne semble pas la toucher…


● On dit quoi ? Et le salon ?


● Ah… tu as tapé dans le mille hein Titi. C’est pour le salon même que je suis là.


● Oh ? Qu’est-ce qui se passe ?


Pour la première fois depuis que nous sommes entrées dans le poste de police, les regards des deux dames se posent sur moi. L’un avec dédain et l’autre avec curiosité.


● Line, ma gérante, va t’expliquer. Line…


● Euh… bonsoir, commissaire.


Encore toute tremblante, je lui raconte ce qui s’est passé environ une heure plus tôt. J’essaie de lui donner le plus de détails possible et j’insiste sur le fait que je suis immédiatement venue voir ma patronne pour qu’elle ne doute pas de ma bonne foi. Quand je finis mon monologue, elle me répond :


● Ah ! Je ne comprendrai jamais comment on peut voler le fruit du dur labeur de quelqu’un ! Yako ma fille, yako Amélia !


● Hum hum, dit ma patronne avec véhémence en remuant la tête de gauche à droite, attirant notre attention à toutes les deux.


● Ne lui dis pas yako Titi, ajoute-t-elle !


● Qu’est-ce qu’il y a Amélia ?


● Il y a que ! Titi il y a que cette fille ment étonnamment bien !


● Madame ! Je crie, sous le choc de son affirmation. Madame, je ne mens pas, je vous le jure !


● Eh tais-toi là-bas ! Ingrate !


● Amélia, calme-toi.


● Titi. Demande-lui de retirer son téléphone de sa poche et de consulter son solde mobile money.


● Ahi… répond son amie.


● Qu’elle le fasse, s’il te plaît !


La commissaire me fait un signe de la tête et apeurée, je sors mon téléphone de la poche de mon jean où je l’avais glissé.


Il est presque déchargé et l’écran est tout noir à cause du mode économie d’énergie. Les mains tremblantes et sans savoir ce qui se passe, ni où ma patronne veut en venir, je compose la syntaxe pour consulter mon solde, entre mon mot de passe… et quand le message de réponse s’affiche, je fronce les sourcils, étonnée.


● C’est quoi ça ? dis-je, presque dans un souffle.


● Tu ne sais pas ? me répond Madame Amélia. Tu ne sais pas Line ? Titi, prends son téléphone et lis !


La commissaire s’exécute et quelques secondes après, se tourne vers son amie :


● 2 785000 ? elle demande.


● Exactement le montant qu’on lui a soi-disant volé ! répond ma patronne.


● Huumm… l’homme noir ! renchérit la commissaire.


● Madame Amélia, je ne comprends pas ! Je vous en supplie, je n’ai rien fait, croyez-moi ! Je n’ai rien fait, je n’ai pas pris votre argent, on m’a volée !


Je crie, je pleure, je jure… mais son expression fermée ne laisse rien présager de bon comme issue.


● On t’a volé ? Reprend-elle, tremblante. On t’a volé et ensuite on t’a déposé l’argent volé, la même somme sur ton compte ? On t’a volé et tu n’as même pas une égratignure ? Line, on t’a volé et tu as encore ton téléphone ?


Ses mots, ses accusations me font l’effet d’une massue qui m'enfonce encore et encore dans la détresse. Je pleure, je me mets même à genoux, je demande pardon, je promets de ramener les sous, mais rien n’y fait.


Elle demande à son amie de m’enfermer et de me mettre en garde à vue jusqu’au lendemain, jusqu’à ce qu’elle puisse retirer son argent.


Dans ses explications, je comprends qu’elle a reçu un message anonyme avant que je n’arrive chez elle ce soir-là. Un message qui l’informait que j’essaierais de l’arnaquer et de lui voler son argent en inventant une histoire d’agression.


Bref, tout ce que je dis pour me dédouaner ne fait qu’attiser sa colère. Et à peine leur ai-je donné mon mot de passe et ma carte d’identité pour effectuer le retrait qu’un agent me saisit par les bras et me traîne brutalement en cellule…


Cette première nuit, je la passe baignée dans mes larmes, étourdie par la douleur de l’incompréhension et l’impression que mon monde s’effondre… Pourtant ce soir-là, je m’endors avec l’espoir que je serai vite libre puisqu’elle récupérerait son argent. Mais il faut croire que le destin était contre moi.


*Retour au présent, Eli*


● Elle n’a pas pu récupérer son argent ?


Je pose la question à Line après un petit moment de silence.


● Non. Je ne sais pas comment ça s’est fait, mais quand elle a voulu faire le retrait le lendemain parce qu’il faisait déjà tard, l’argent avait disparu de mon compte.


● Donc elle a cru que tu avais un complice et que ce dernier avait retiré les sous.


● Exactement. Tu es aussi intelligent que tu en as l’air, lol.


● Mais c’est fou cette histoire !


● À qui le dis-tu ?


● Et comme tu l’avais dit, ça ressemble fortement à un piège, tu as une idée de qui aurait pu vouloir te faire ça ?


● Non, aucune… et c’est pas faute d’avoir cherché.


● Mince… mais comment tu… comment tu arrives à t’en sortir là-bas ?


● Grâce à ma meilleure amie. Ma fille et elle sont les seules raisons pour lesquelles je tiens en attendant que ma sentence d’une année s’écoule. C’est aussi elle qui m’a acheté ce téléphone quand on m’a amenée à la maison d’arrêt.


● Ta fille ? Tu as un enfant ?


● Oh… oui. Une magnifique petite fille de 4 ans qui ne tient pas du tout de moi, lol.


● Wow…


● Je sais, il y a beaucoup de choses que tu dois apprendre sur moi.


● Indeed… et je suppose que tu n’as jamais eu personne pour te défendre dans cette affaire ?


● Non. Aucun avocat qui veuille prendre une affaire pro bono et celui qui m’a été commis d’office ne voulait rien faire de concret sans que je couche avec lui. Au bout de 3 mois, j’ai fini par abandonner et compter les jours.


● Coucher avec toi ? Où ? Entre deux cellules ? Mais les gens sont malades !


● Si seulement tu savais !


De colère, je me lève brusquement et ma chaise part à la renverse derrière moi. Je me sens enfermé et inutile, assis là dans le studio alors qu’elle vit une injustice pareille. Je sais, c’est fou, mais je la crois. Je sens qu’elle me dit la vérité et je ne peux pas la laisser passer plusieurs mois de plus en prison.


● Je vais te sortir de là.


● Eli…


● Non, tu ne protestes pas s’il te plaît. J’ai un ami, Kelvin, qui sera ravi de découvrir ce qui s’est réellement passé et te sortir de là. Depuis le temps qu’il m’embrouille pour que je me trouve « une meuf », il sera plus qu’heureux de voir qu’une femme m’a piqué au point que je veuille faire des folies pour elle !


● Des folies ?


● Oui.


● Même sans l’avoir vue ?


● Je n’ai pas besoin de te voir pour avoir envie de te protéger, Line.


● Mais tu aurais besoin de me voir pour m’aimer.


● Peut-être. Peut-être pas. Mais ce sera pour un autre jour, cette discussion.


● Je suis totalement d’accord, il faut que j’y aille. J’entends des pas dans le couloir, je devrais éteindre cet appareil.


● D’accord… mais rappelle-moi demain, ok ? On mettra un plan en place et tu parleras avec Kelvin.


● Tu es décidé hein…


● Plus que décidé. Et tu apprendras vite que je suis têtu comme un âne.


Je l’entends rire doucement au bout du fil et elle chuchote « merci » avant de raccrocher sans que je puisse ajouter un mot.


Merci… Je me laisse tomber dans mon fauteuil et regarde le plafond de la pièce sans le voir.


Ces cinq lettres tournoient dans ma tête pendant de longues minutes sans que je ne sache pourquoi.


Et puis comme une évidence, je me rends compte qu’elle les a prononcés presque comme « je t’aime ».


Et j’adore tout ce que ce mot éveille alors, en moi.





V - L'enquête


*Eli*



La nervosité me tue pendant le long moment de réflexion que Kelvin prend pour parcourir ses notes.


Tout au long du récit de Line, il n’a pas arrêté de gribouiller des faits et des interrogations dans son agenda, comme chaque fois qu’il interroge un client. Je le regarde faire, l’ongle de mon pouce coincé entre mes dents et quand je n’en peux plus, j’interromps le fil de ses pensées :


● Kelvin ?


Il sort de ses réflexions un peu brusquement et lève la tête vers moi, le front barré d’un pli soucieux. Quand il croise mon regard, son visage se détend automatiquement et il se laisse aller en arrière sur son siège.


● Tu sais qu’on n’a pas toute la nuit hein ? Enfin, nous si, mais Line ne peut pas rester trop longtemps au téléphone.


● Oui, c’est vrai. Pardon Line, j’étais complètement emporté dans mes questions.


À l’autre bout du fil, on l’entend se déplacer, juste avant de répondre :


● Mais non, je te suis tellement reconnaissante d’accepter de m’écouter, tu peux prendre tout ton temps !


● Je t’en prie. Mes neurones sont en ébullition après ce que tu viens de me raconter donc je suis aux anges ! Mais trêve de bavardages... Qui savait que tu avais cette somme en ta possession ?


● Euh… alors probablement les employés du salon. Oui, il n’y a qu’eux.


● Tu es sûre ?


Après un petit moment de silence, elle reprend :


● Enfin, je l’avais dit aussi à Nathalie, ma meilleure amie, mais elle ça ne compte pas. C’est ma sœur.


● Je vois. Je note. Qui était au courant que tu allais faire le versement ce soir-là ?


● Juste ma patronne et moi puisqu’elle m’avait appelée la veille pour me demander de le faire.


● D’accord. Et à part ça, tu n’as vraiment aucune idée de qui aurait pu vouloir te tendre un piège ?


● Aucune… je n’étais en de mauvais termes avec personne. Si l’on m’a piégée, c’était probablement juste pour prendre l’argent, pas pour se venger de moi.


● Plausible…


Durant tout leur échange, j’écoute attentivement sans dire un mot. Je regarde tour à tour Kelvin, son agenda et mon téléphone posé sur ma table basse. Après la réponse de Line, mon ami reste encore quelques secondes sans parler puis il pose ce qu’il a en main devant lui avec un long soupir.


● Okay ! dit-il. Line, je n’ai plus de questions pour toi. Je vais me mettre sur le coup dès demain et on te tiendra informée.


● D’accord… Merci encore Kelvin !


● Line, reprends-je, je vais te rappeler, okay ?


● Oh je ne pense pas qu’on pourra se reparler ce soir Eli, on se dit à demain ?


● Bon, okay. Prends soin de toi, bisous.


● Oui, bisous. À demain.


Elle raccroche et je regarde l’écran de mon téléphone se mettre en veille. Kelvin me sort de mes pensées en se raclant la gorge :


● Tu es piqué hein, frère, me dit Kelvin.


● Un peu, je lui réponds en rigolant. Alors, comment tu l’as trouvée ?


● J’avoue que… j’ai paniqué pour rien. Mais il faut me comprendre, tu as aligné les mots MACA et Amour et moi, j’ai imaginé le pire.


● Je comprends. Mais t’inquiète, je sais ce que je fais et je sais qu’elle ne me ment pas.


● Ouais… ça m’étonnerait aussi qu’elle mente.


● Alors tu penses pouvoir faire quelque chose ?


● Oh que oui ! Et je sais déjà où je vais commencer. Ça ne fait que 4 mois, les pistes devraient encore être fraîches.


● C’est pour ça que t’es mon frère !


● Oh, tu crois que tu vas m’avoir comme ça ? Je t’enverrai ma facture dès qu’elle sera libérée !


● Je compte bien là-dessus et en bonus je te paie tous les verres que tu veux !


● C’est pour ça que toi, tu es mon frère !


On part dans un rire bruyant tous les deux et on discute encore 30 minutes sur la terrasse avant que Kelvin ne s’en aille. Quand je referme la porte de mon appartement derrière lui, je suis serein. Avant d’être un excellent avocat, Kelvin est un enquêteur hors pair. Il a le flair pour savoir où aller et je sais qu’il trouvera une porte de sortie pour Line très vite.


*Deux jours plus tard, Kelvin*

J’ai demandé à Line de me donner le numéro de téléphone de son ancienne patronne, mais elle ne s’en souvient plus. Alors elle m’a plutôt remis le numéro du salon de coiffure où j’ai appelé ce matin. Je me suis fait passer pour un fournisseur de mèches et on m’a confirmé que la boss serait là dans l’après-midi. À 16h30 pile donc, je gare devant Beau’Thé.


Il semble que ce soit un endroit où les femmes viennent se faire coiffer, se faire maquiller et où la salle d’attente est un salon de thé à part entière. Les gens ont de l’imagination dans ce pays… Je descends de ma voiture et je vais sonner à la porte de l’établissement. Comme c’est tous les jours mon jour de chance, la patronne elle-même vient m’ouvrir. Je la reconnais grâce aux photos sur le compte Instagram du salon.


● Bonsoir Monsieur… Bienvenue à Beau’Thé, entrez !


● Bonsoir Madame, merci.


Elle me laisse le passage et j’entre pour m’arrêter aussitôt dans le petit hall. Autour de moi, ça bourdonne tellement qu’on se croirait en présence d'un essaim d’abeilles. Près de dix femmes sont en train de se faire coiffer et cinq sont assises en salle d’attente, de ce que je peux voir.


● Alors, qu’est-ce qu’on peut faire pour vous ?


Je lui fais mon plus beau sourire avant de lui répondre :


● C’est bien vous la propriétaire, n’est-ce pas ? Madame Amélia Reboul ?


● Oui c’est moi, et vous êtes ?


● Je préférerais vous le dire en privé. Si vous n’y voyez pas d’inconvénients.


Sans rien répondre, elle me scrute ouvertement. Ses yeux passent de mes contours faits à mon costume, ma montre et mes chaussures. Son regard appréciateur remonte ensuite sur mon visage et s’arrête, pas si subtilement, sur mes lèvres avant qu’elle ne me sourie en retour.


● Suivez-moi, me dit-elle en sortant un déhanché presque indécent et en me précédant dans un couloir.


Je la suis silencieusement et elle nous mène à un bureau situé à l’arrière de la salle d’attente. Elle me fait signe de m’asseoir et dès que j’ai posé mon derrière, m’invite à tout déballer. Ce que je fais après m’être présenté. Son sourire disparaît alors pour laisser voir un visage crispé.


● Écoutez, cette histoire a déjà été réglée, je ne souhaite vraiment plus en parler.


● Je vous comprends, Madame Reboul. Et vu la perle qu’est cet institut, je comprends aussi que vous n’êtes pas à deux millions près… mais n’avez-vous pas envie de savoir qui a profité du fruit de votre dur labeur ?


● C’est Line qui en a profité !


● Depuis la prison ?


● Qui sait ! Peut-être que son complice a raflé tout l’argent ou qu’il le garde en sécurité pour elle, je m’en fous.


● Si vous êtes sûre que c’est elle, selon vous, comment est-ce que l’argent a été retiré de son compte alors qu’elle n’était pas en possession de son téléphone pour valider la transaction ?


Je vois le doute se peindre sur son visage, elle détourne le regard comme si la même question l’avait titillée pendant des mois, mais qu’elle avait essayé de ne pas y penser. Cette faille, cette incertitude, c’est tout ce qu’il me fallait.


● Allez… je ne vous demande pas grand-chose, je veux juste voir le message que vous avez reçu. Celui qui vous informait que Line essaierait de vous voler. Et aussi, son téléphone à elle.


● Qu’est-ce qui vous fait croire que j’ai encore son téléphone ?


● Je le sais, c’est tout…


Je lui fais encore une fois mon plus beau sourire et parcours son visage fin et clair pendant qu’elle débat encore avec elle-même. Je patiente, la laissant se convaincre qu’elle me donnera ce que je demande parce qu’elle seule le veut.


Quelques secondes plus tard, elle recule un peu son siège, se penche en avant et ouvre un des tiroirs de son bureau. Elle en sort un téléphone de marque iTel et de couleur rouge et noir qu’elle pose sur la table devant moi. Je n’y touche pas, le temps qu’elle fouille également dans son sac pour en sortir un iPhone X et le poser sur la table à côté du premier appareil.


● Ça fait des mois que le téléphone de Line est éteint, mais je pense qu’une de mes filles a le même chargeur, elle pourrait vous le prêter. Celui-là, dit-elle en pointant l’iPhone du doigt, c’est mon téléphone. Le message que vous recherchez, je l’ai reçu le 03 mai 2020, c’était d’un 0464… Je vais vous chercher le chargeur du téléphone de Line.


Je ne réponds rien pendant qu’elle sort de la pièce. Dès qu’elle referme la porte derrière elle, je prends son téléphone sur la table et constate qu’il n’est pas verrouillé. Elle ne doit plus trop l’utiliser… J’ouvre l’application des messages et défile un bon moment avant de trouver celui qui m’intéresse :


« 0464000000 : Madame Reboul, nous vous prévenons parce que vous êtes une femme battante et intègre qui ne mérite pas ça. Line va essayer de vous faire croire qu’elle s’est fait braquer par deux hommes armés de machettes. C’est faux. En vérité, elle a versé l’argent sur son compte mobile money. Nous savons que vous saurez gérer son cas avec votre fermeté légendaire. Ne répondez pas sur ce numéro. »


Je relis le message plusieurs fois avant d’en tirer deux conclusions : 1) La personne qui a averti Madame Reboul était probablement derrière le braquage puisqu’elle en savait les détails ; 2) Cette personne connaissait au moins un peu Madame Reboul sinon elle n’aurait pas parlé de « fermeté légendaire » …


Je transfère le message sur mon numéro puis j’ouvre l’application Truecaller et entre le 0464... Ça tourne pendant quelques secondes avant que s’affiche à l’écran le nom « Doums Coulibaly ». Je note tout ça dans mon smartphone et je repose le téléphone de la dame à sa place.


Au même moment, elle revient dans la pièce, la mine toujours un peu sombre. Elle se rassied à sa place et branche le téléphone de Line sans dire un mot.


● Vous avez fini avec mon téléphone ?


● Oui oui…


● Alors ?


● Alors… Le numéro qui vous a contacté appartient à un certain Doums Coulibaly…


● Doums Coulibaly… Comment savez-vous ça ?


● Grâce à cette petite merveille, je lui dis en déverrouillant mon téléphone et en lui montrant l’application Truecaller.


● Truecaller, elle lit avec attention. Ça sert à… ?


● Identifier les numéros, oui. La plupart du temps, ça marche plutôt bien.


● Je vois…


Nous retournons à notre silence jusqu’à ce que le téléphone de Line s’allume sur son bureau avec un bruit des plus "cheap". Elle l’attrape, se met à tapoter sur l’écran et je vais vers elle pour le lui prendre des mains.


Je rentre dans la messagerie et recherche le message que la compagnie de Mobile Money a dû envoyer à Line quand le dépôt a été fait sur son compte.


Dès que je l’ouvre, je sens que je suis sur la bonne voie. Un petit frisson familier parcourt mon échine et je tourne la tête pour regarder Amélia, dont le visage est si proche du mien…


● On ne lui a pas fait de dépôt sur son compte.


● Quoi ?


● On ne lui a pas fait de dépôt sur son compte, Madame Reboul…


● Amélia… appelez-moi Amélia.


Et sur ce, le silence s’étire dans la pièce, nous laissant tous les deux intégrer la nouvelle…




VI - Le dénouement


*Kelvin*



● Comment ça, on ne lui a pas fait de dépôt, Madame Reboul me demande, sa voix un peu tremblante.


● Relisez le message, je lui réponds.


Et pendant qu’elle le fait, je sors mon téléphone de ma poche et je cherche des messages bien précis.


Quand elle termine sa lecture, je mets côte à côte l’ancien téléphone de Line et le mien.


● Regardez, le premier message sur mon écran est celui qu’on reçoit quand quelqu’un nous fait un transfert. C’est toujours rédigé de la même façon : « Bonjour, vous avez reçu un transfert de xxxx XOF du xxxxx » et quand vous recevez un dépôt, c’est plutôt rédigé comme le second message « Bonjour, vous avez reçu un dépôt de xxxx XOF du xxxxx ». Maintenant, relisez celui que Line a reçu…


« Bonjour, votre compte a été crédité de xxxxx XOF. Apple Money vous remercie de votre compréhension », elle lit. Qu’est-ce que ça veut dire ? elle me demande ensuite.


Je scrolle encore dans mon téléphone et lui montre un autre message qui dit : « Bonjour, votre compte a été crédité de 250 000 XOF. Apple Money vous remercie de votre compréhension ».


● J’ai reçu ce message quand Apple Money a effectué un remboursement sur mon compte. J’avais envoyé de l’argent, ils m’ont débitée, mais le destinataire ne l’a jamais reçu. Quand j’ai fait la réclamation et qu’ils m’ont rendu les sous, c’est ce que j’ai reçu comme SMS.


● Je suis perdue… me répond Amélia. Ça compte vraiment que ce soit un dépôt ou pas ?


● Oui ça compte ! Ce message signifie que quelqu’un chez Apple Money lui a fait un remboursement du même montant que celui qui lui a été volé. Alors qu’elle n’avait sûrement aucune réclamation en cours et encore moins 2 millions et quelques bloqués chez eux ! Elle a été piégée, Madame Reboul. En complicité avec quelqu’un de la boîte !


Mes mots plongent la dame dans un état de stress immédiat. Ses joues rosissent sous le coup de l’émotion et je lui ouvre une bouteille d’eau posée sur son bureau pour l’aider à se calmer.


Dans les minutes qui suivent, elle réalise entièrement qu’elle a très probablement fait une erreur en faisant enfermer son employée :


● Mais si je demande à la police de la relâcher, ils vont m’enfermer pour l’avoir dénoncée injustement ?


● Non… non, ne vous en faites pas, ça ne se passe pas comme ça. Je vais continuer de creuser jusqu’à trouver des preuves indéniables… un aveu. Et je la ferai sortir. Vous n’aurez pas de démêlés avec la justice et puis si on veut être objectif, sous l’effet du choc, tout le monde aurait tiré la même conclusion que vous.


Elle hoche la tête, mais reste silencieuse quelques secondes encore. Puis nous discutons quelques instants de plus et Madame Reboul me laisse partir une fois remise de ses émotions.


Je ressors de l’institut avec l’ancien téléphone de Line, l’ancien iPhone de Madame Reboul et le numéro de téléphone de cette dernière qu’elle a insisté pour me donner.

En démarrant ma voiture pour quitter les lieux, je sais exactement ce que je dois faire ensuite.


*Trois jours plus tard, Kelvin*


Je retire à peine mon doigt de la sonnette que la porte d‘entrée d’Hilda s’ouvre en grand devant moi. Elle apparaît sur le seuil, vêtue d’un kimono noir à fleurs rouges qui lui arrive juste en dessous des genoux. Son visage est dénué de maquillage à l’exception du rouge vif qui peint sa bouche et attire automatiquement mes yeux sur ses lèvres.


● Salut, beau gosse.


● Hilda… ce que ça fait plaisir de te voir !


● Ouais c’est ça ! me répond-elle en faisant volte-face, toute trace de sourire ayant disparu de son visage.


● Tu es encore fâchée ?


● Quoi ? Tu croyais qu’un coup de fil allait tout régler ?


● Mais non, j’apporte aussi ça, pour qui tu me prends ?


Je sors la bouteille de vin de mon dos et la pose sur le comptoir de son bar. Elle me scrute un instant et sans rien dire, sort deux coupes et les pose devant moi. J’attrape le Chardonnay, je l’ouvre et je nous sers deux rasades. Chacun s’empare d’un verre et je la suis dans son canapé.


Pendant les premières minutes, j’essaie de l’amener à se détendre, à se dérider, mais je sens qu’elle reste sur ses gardes. Notre manège tire en longueur, mais je ne me lasse pas de danser à ce tango avec elle.


Je sais que je pourrais juste la payer pour avoir ce que je veux, mais où serait le fun dans ce procédé ?


● Kelvin, arrête de vouloir m’amadouer. J’ai ce que tu m’as demandé. Mais je veux quelque chose en retour.


● Je m’y attendais…


Je dépose mon verre sur la table basse et pose mes deux mains sur ses jambes qu’elle a laissées près de moi en s’allongeant à demi sur le sofa. Je commence à lui masser la plante des pieds, lentement, doucement, en faisant pression là où il faut. Elle ferme les yeux et profite de mes doigts silencieusement.


● Qu’est-ce que tu veux en échange ? Je lui demande, après quelques secondes.


● Je pense que tu le sais déjà, mais ce ne sera pas aussi simple que tu le crois.


● Je suis prêt à relever tous les défis que tu voudras.


● Tous ?


● Tous.


● Alors, le numéro sur lequel tu m’as demandé des informations…


● Oui ?


● Il commence par quoi déjà ?


● 04… c’est un 0464.


● 04, elle répète en levant quatre doigts de la main gauche. Alors tu me dois quatre orgasmes ce soir.


Mon sourire s’élargit sur mon visage et je retire mes mains de ses pieds. Je bouge doucement et m’approche d’elle en survolant son corps.


● Mais… je dois sortir dans deux heures alors… ajoute t-elle en regardant sa montre.


● Oh, ne t’inquiète pas, deux heures, c’est largement suffisant.


Et pour lancer les hostilités, je me penche doucement vers elle et pose mes lèvres sur les siennes.



Deux heures trente plus tard…


● Tu ne sors plus ? dis-je en me levant du lit.


Hilda pouffe et de sa voix traînante, me répond qu’elle n’en a plus envie. Puis elle se lève un peu difficilement, emmêlée dans les draps de son lit et attrape son sac sur le chevet. Elle en sort un document qu’elle me tend. Je le prends et l’écoute me parler en le parcourant :


● Le numéro appartient à Dominique Oumar Coulibaly. Je suppose que c’est ça qui donne Doums. Il a 37 ans, il est Ivoirien, habite quelque part au Dokui et est chargé des réclamations chez Apple Money.


● Tiens, tiens…


● Ça t’aide ?


● C’est pile ce que je cherchais, tu es un ange, merci !


● Ouais c’est ça…


Je lui fais un baiser sonore sur le front, finis de m’habiller et rentre chez moi. Comme chaque soir depuis le début de cette affaire, je fais un court compte-rendu à Eli qui à son tour parle à Line. Puis je me couche, le sourire aux lèvres, avec la certitude que je suis déjà au bout de cette aventure.


Trois jours plus tard, je gare devant l’agence d’Apple Money où Monsieur Coulibaly travaille. J’aurais aimé venir plus tôt, mais il fallait vraiment que j’avance aussi sur mes autres dossiers.


Ça fait presque trente minutes que j’attends dehors qu’il finisse sa journée et qu’il quitte enfin le bâtiment. Je commence à perdre patience quand il pointe le bout de son nez. À peine arrivé hors de l’immeuble, il s’allume une cigarette et se met à marcher en direction d’une gare de taxis communaux pas loin. Pour le poste qu’il occupe, je suis un peu étonné qu’il ait une dégaine si minable…


Je descends de ma voiture quand il me dépasse et l’interpelle :


● Monsieur Coulibaly ?


Il s’arrête et se retourne, surpris :


● Oui ?


● Bonjour ! Désolé de vous déranger, je m’appelle Kelvin Messou, je suis avocat.


● Oui, et ?


Je ne fais pas cas de son arrogance et je souris de toutes mes dents :


● J’aimerais vous poser quelques questions, s’il vous plaît.


● Je n’ai pas le temps.


A peine jette t-il un regard dans ma direction avant de reprendre sa route.


● Préférez-vous que je demande à votre supérieur comment ça se fait que ses agents soient complices de braquages ? Je lance assez fort pour qu’il m’entende.


D’un air surpris et apeuré, il regarde autour de lui tous ses collègues qui sortent de l’entreprise et s’éparpillent dans la rue. Comme personne ne semble m’avoir entendu, il revient à moi, en bégayant :


● De… de quoi parlez-vous ? Br… braquage ?


● Il y a environ 5 mois, vous avez crédité le compte d’une jeune femme du même montant qu’on lui a volé lors d’un braquage, à peine dix minutes plus tôt.


● Je ne sais pas de quoi vous parlez.


● Monsieur Coulibaly, aidez-moi à vous aider, ne me prenez pas pour un con sinon ça se finira encore plus mal pour vous.


● Je… je n’ai rien fait.


● 0464000000, ce numéro vous dit quelque chose ?


J’ai l’impression de le voir blêmir en même temps qu’il essuie une goutte de sueur qui glisse sur son visage. Sa cigarette, qui s’est consumée toute seule pendant notre conversation, lui brûle le doigt et il la laisse tomber avant de l’écraser du pied gauche.


● C’est votre numéro, Monsieur Coulibaly et vous l’avez utilisé pour avertir par SMS la patronne de la jeune dame que vous avez aidé à piéger.


● Merde ! Ce n’est pas moi qui ai envoyé ce message ! Mais quelle connasse, cette femme !


● Quelle femme ? De qui parlez-vous ?


● Je ne peux pas… Je ne peux pas aller en prison pour ça. C’est elle qui a tout manigancé !


● Elle, qui ? Parlez-moi !


● Je… je ne sais pas qui elle est. Vers fin avril, elle m’a approché dans le restaurant où je mange à ma pause. Elle m’a dit qu’elle avait besoin de mon aide pour punir quelqu’un et qu’en échange elle me donnerait 400 000 F. J’en avais besoin, je devais faire soigner mon père !


● Je comprends. Qu’est-ce qui s’est passé ?


Il soupire lourdement avant de regarder nerveusement autour de lui.


● Montons dans ma voiture, lui dis-je.


Il me suit à l’intérieur et une fois installés, je le laisse profiter de la climatisation quelques minutes pour rassembler ses idées.


● Elle m’a simplement dit que je devrais la rejoindre dans un lounge qu’elle m’indiquerait, le soir où elle donnerait le go. Tout ce que je devais faire, c’est créditer le compte d’un numéro et retirer l’argent du compte quelques heures plus tard.


● Je vois.


● Je pouvais le faire à distance, mais elle a insisté pour que je sois là. Et quand on a fini, elle a demandé à emprunter mon téléphone. Elle a sûrement dû envoyer le message dont vous parlez avant de retirer ma puce et la casser sous mes yeux. Quand j’ai voulu me plaindre, elle a dit que c’était mieux comme ça et que je pourrais récupérer la SIM plus tard.


● Et comment est-ce qu’elle était, cette femme ?


● Aucune idée. Les deux fois où on s’est vus, elle avait un ensemble jogging-pull à capuche noir, un cache-nez noir et des lunettes de soleil.


● Donc vous ne connaissez ni son visage ni son nom.


● Non…


● Aucun signe distinctif ? Une cicatrice ? Un handicap ? Un tatouage ?


● Si, un tatouage ! Elle a un tatouage, une sorte de lasso, autour de son poignet… droit, je pense.


● Okay… ce n’est qu’un détail, mais parfois, les détails s’avèrent décisifs. Merci Monsieur Coulibaly.


● Je… Je vais avoir des ennuis ?


● Je ne vais pas vous mentir. La jeune dame que vous avez aidé à piéger ? Je vais la faire sortir dans les jours ou les semaines qui suivent. Et si elle porte plainte, oui, vous aurez des ennuis.


Entre plaintes, lamentations, larmes et excuses, je passe encore une vingtaine de minutes avec le bon monsieur avant qu’il ne descende de ma voiture.


Quand je le vois disparaître au coin d’une rue, je démarre et je me rends au boulot. La journée a été longue, mais je sais qu’avec l’enregistrement que j’ai fait de cette conversation et toutes les autres preuves, je peux faire libérer Line. Je préfère m’y prendre tout de suite.


Les deux jours qui suivent, je ne fais pas de compte-rendu à Eli. Je lui dis juste que mon enquête stagne parce que je veux lui faire une surprise quand j’aurai enfin reçu l’ordre de libération de sa dulcinée. Ce qui vient juste d’arriver !


Je débarque donc chez lui en fin d’après-midi ce mercredi-là et je lui annonce la nouvelle dès qu’il m’ouvre la porte. Il est tellement heureux qu’il lui faut bien quelques secondes pour expirer lourdement et me faire une accolade.


Sa réaction est si… émouvante que je n’ai presque pas envie de le facturer. Presque. Mais le business c’est le business et j’ai fait un trop beau travail pour ne pas m’offrir un week-end à la Baie des Sirènes avec Madame Reboul !


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Alors hâte de lire les retrouvailles entre Line et Eli ?


Tu connais la chanson... si cette nouvelle histoire te parle, n'hésite pas à la partager, à la commenter ou juste à laisser un like, ça m'encouragerait beaucoup.


Merci et RDV jeudi soir pour 3 nouveaux chapitres !


La bise,

Sakina.

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